dimanche 25 juillet 2010

La politesse...première des vertus morales?

Aéroport de Nice 20h le 22 juillet 2010-07-22

Je vois une jeune femme dans la file d’attente. Elle est au téléphone, celui-ci collé à son oreille. Les 2/3 des passagers en attente d’embarquement ont quant à eux, leur tête baissée, le regard fixé sur l'objet de tous les désirs, prolongement désormais naturel de nos mains et de nos pensées. Absorbés, ailleurs, ils tapotent. Leurs pouces font des mouvements tels des pinces de crabes s'agitant sur leurs proies. Je les regarde mais ils ne me voient pas, ne sentent pas ma présence et pourtant je suis là, à quelques mètres tout au plus. Mais eux, sont concentrés sur leurs écrans, ils tapent, lisent, sont bien "là" eux aussi… mais sans l’être réellement. Ils murmurent, grimacent, s’exclament parfois, partagent bien quelque chose certes… mais avec d’autres êtres invisibles…
Puis cette femme qui avance dans la file d’embarquement toujours en parlant son téléphone collé à l’oreille. Elle parle sans s’arrêter, avançant machinalement vers le guichet, portée par son corps, son esprit étant ailleurs. La voilà qui arrive devant l’hôtesse d'accueil. Sans quitter son téléphone de sa joue et poursuivant sa conversation, elle tend son billet... non, elle tend sa main tenant son billet plus exactement, toujours absorbée par sa conversation, elle ne regarde pas l’hôtesse…c’est l'hôtesse qui va chercher son billet dans sa main, le valide et le lui replace dans sa main. Toujours le regard ailleurs concentré sur un point fixe imaginaire lui permettant sans doute de « voir » son correspondant à l’autre bout du « sans fil », elle repart machinalement tout en continuant à parler ayant juste fait un point d’arrêt que son corps automate lui suggérait. L’hôtesse la regarde comme pour attendre un signe de « validation » mais rien ne vient. La femme tout en continuant à parler, sans la regarder passe son chemin sans l’avoir vue, sans une parole, un mot. Elle n’aura pas communiqué avec elle, pourtant bien présente, ne lui adressera pas un regard...elle parle avec quelqu’un d’autre…le rôle de cette hôtesse est réduit à une simple machine à « poinçonner », comme déshumanisée puisqu’elle ne représente rien d’humain vis-à-vis de cette femme.

Outre la politesse qui n’existe pas ici, nous sommes bien là en présence d’un mal nouveau et symptomatique de nos sociétés « modernes ». Ainsi, modifiant les repères, je peux donc décider d’adapter les règles de politesse selon le contexte…ainsi cette femme est polie avec son interlocuteur téléphonique mais pas avec cette hôtesse...D’ailleurs personne ne s’offusque de son comportement, il est devenu « normal »…si les règles de bienséance n’ont pas changées (bonjour, au revoir, merci,…) elles sont désormais fonction des circonstances...ainsi dire bonjour et merci est normal mais dans ce cadre cela devient superflu …puisque l’hôtesse n’existe pas …et qu’elle ne dira pas « vous êtes mal élevée Madame… » et que de plus, ce comportement apparaît "admissible" aux yeux de la majorité.

Ainsi les nouvelles technologies permettent de gagner du temps, elles sont au service de l’efficacité, du rendement et de l’optimisation de votre temps précieux car rare et donc cher…ici les téléphones portables nous permettent d’être en relation avec qui l’on veut où l’on veut, quand on veut…et donc de gagner du temps et ne plus en perdre notamment quand il s’agit de lever la tête, croiser un regard, écarter un instant son téléphone de son oreille, dire bonjour, faire un sourire, tendre la main et dire merci et au revoir…bref 10 secondes précieuses de votre vie pour le donner gratuitement à un "autre ", inconnu de surcroît, qui ne vous rapportera rien puisqu'il n'a pas de "valeur(s)" à nos yeux…

Fascinés par ces merveilleux objets technologiques, nous plongeons effrénés dans leur utilisations et technicités reines oubliant parfois que ni leur concepteurs, ni le législateur n’auront pensé pour nous tous les aspects de leur usage que ce soit sur le plan de la santé physique ou mentale et encore moins sur le plan social et relationnel…
Les exemples sont nombreux : téléphonie mobile mais aussi ordinateurs portables notamment pendant des séances d’amphi, casque sur les oreilles notamment chez les VIP du moment, jeux vidéo, télévision...


La politesse comme le dit André Comte Sponville dans son "petit traité des grandes vertus", si elle n’est pas une vertu n’en est pas moins le passage obligé pour y accéder notamment à la première d’entre elle : le respect. Car comment peut-on imaginer le respect de "fond" d’autrui sans y mettre un minimum de "formes" ?...ainsi négliger la politesse, ne peut faire que rendre le terrain fortement glissant pour développer toute vertu morale.
Serait-ce d’ailleurs par hasard si cette première vraie fausse vertu est enseignée par nos parents dès notre plus jeune âges bien avant de pouvoir enseigner les « vraies » vertus ?...que cherche-t-on vraiment à dire et à transmettre à nos enfants par le biais de la politesse, est-ce un but ultime recherché sans l'espoir sous-jacent de construire l' "être" à partir du "paraître" ?....cette même femme aurait-elle supporté la vue de son propre enfant ou adolescent tendant son billet à cette hôtesse sans même la regarder, telles ces fameuses poignées de mains où vous recherchez désespérément le regard de l'autre qui lui-même regarde ailleurs ?...désagréable non?...n'y aurait il pas là quelque chose de profondément choquant et dramatique ?...
Soyons attentif et lucide car l’homme a cette capacité fantastique, extraordinaire, hors du commun même de s’adapter à pratiquement tout, pour le meilleur parfois mais aussi pour le pire notamment quand il s'agit de s’adapter à sa propre déshumanisation.

1 commentaire:

  1. Bonjour Laurent,
    Intéressante ton analyse.
    Pour ma part, je ne suis pas sûr qu'il y ait un lien entre l'usage des nouvelles technologies et la politesse.
    Si les premières modifient inexorablement nos comportements quotidiens (aliénation à l'immédiateté), la seconde serait de l'ordre des valeurs qui nous animent au plus profond de nous.
    L'exemple que tu décris est un focus sur 1 personne qui doit avoir des valeurs autres que celles de la politesse ou plus largement de la communication inter-humaine (et encore, je n'en sais strictement rien...)
    Au plaisir de te lire dans un prochain billet.

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